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Le Monde, 28 mai 1998

Penser le Génocide au Cambodge

Ben Kiernan

Alors que le Cambodge se trouve peut-être à un nouveau tournant de son histoire au lendemain du décès de Pol Pot, l’interprétation des années du régime des Khmers rouges et du génocide qu’il perpétra suscite quelques passions. Dans les colonnes du Monde (daté du 29 avril), Henri Locard s’en est pris, avec une violence qui ne disqualifie que lui, à certaines de mes analyses, ou plus exactement à des analyses qu’il me prête, mais qui ne figurent aucunement dans mon ouvrage Le génocide au Cambodge 1975-1979. Race, idéologie et pouvoir (Gallimard, 1998), ni d’ailleurs dans aucunes de mes six études précédentes consacrées aux Khmers rouges.

Avant de parler sur le fond du conflit d’interprétations, qu’on me permette très brièvement de rectifier des allégations ou des erreurs grossières commises par M. Locard. Des erreurs: ainsi le nombre de 15 000 conseillers chinois présents au Cambodge sous Pol Pot est attesté par un membre de la représentation diplomatique maoïste (on en trouvera la source p. 673 et 687 de mon ouvrage). Concernant le conflit avec le Viêt Nam, le régime khmer rouge multiplia en 1977 et 1978 les attaques meurtrières, pénétrant en profondeur dans le delta du Mékong, région vietnamienne qu’il revendiquait (voir p. 425 à 435 et 455 à 458). Au Cambodge même, la minorité vietnamienne ne fut pas seulement expulsée, donc, comme le soutient M. Locard, « épargnée » (sic), mais fit l’objet de massacres dans tout le pays : j’estime à quelque 10 000 le nombre de Vietnamiens de souche qui périrent assassinés (cf. p. 360 à 363, 498 à 500).

Allégations mensongères: Pas une seule fois, je ne parle de « bons » khmers rouges, vocabulaire qui n’est pas le mien, pas plus qu’à la différence de mon contradicteur, je ne vois en Pol Pot un « dirigeant idéaliste sincère ». De même, concernant l’utilisation d’un écharpe bleue pour distinguer les déportés originaires de l’Est, afin de mieux ensuite les massacrer, je ne crois pas possible de prendre pour argent comptant une source contradictoire sur laquelle s’appuie M. Locard, mais que le père Ponchaud qualifie de « pro-Khmers rouges » (dans Le Point du 25 avril). Le système carcéral, dirigé par la « branche spéciale », le Santebal, et que, selon mon contradicteur, j’aurais « à peine mentionné, comme en passant », est, selon ma propre expression, « le centre nerveux de l’appareil de l’épuration » (voir chapitres VIII et X; pour les centres régionaux, voir les p. 228, 252-254, 256-257, 414 - 416, 512-514 ). Il se trouve d’ailleurs que je fus un des premiers Occidentaux à étudier le centre de détention de Tuol Sleng, que je comparais, dès 1980, à la Loubianka stalinienne (New Statesman, 2 mai 1980). En revanche, pas une seule fois, le lecteur ne trouvera sous ma plume l’expression de nazisme rouge ni une équivalence supposée entre Auschwitz et Tuol Sleng. Ce serait contradictoire avec mon intention de penser la spécificité du génocide au Cambodge.

Cette spécificité, je l’expose dans un ouvrage qui dresse, entre autre, le bilan de vingt ans de recherches sur le Génocide. Peut-être M. Locard savait-il déjà tout, mais les autres lecteurs ont le droit, eux aussi, de savoir. Ils apprendront que le génocide perpétré par la direction khmer rouge fut le fruit d’une politique systématique qui enserrait la population dans des divisions et classements à la fois raciaux et idéologiques. Le peuple, au Cambodge, fut divisé en deux grands groupes, « le peuple de base », le peuple khmer des zones rurales, jugé ethniquement pur, et « le peuple nouveau », urbanisé, au contact des idées occidentales. Sur cette distinction fondamentale, où n’interviennent pas les catégories sociales (nous sommes loin ici des divisions marxistes-léninistes traditionnelles — pour autant qu’on les crédite de quelque consistance sociologique — entre paysans, ouvriers et bourgeoisie nationale ou compradore), se greffe une hiérarchie à la fois raciale et idéologique. Celle-ci distingue les « déchus », à savoir les citadins et les minorités nationales; les « candidats », à savoir « le peuple nouveau » pris dans les rêts du régime après la chute de Phnom Penh en 1975, qui doit se racheter en prouvant qu’il se lave de toute influence extérieure; les « pleins droits », à savoir le « peuple de base » des zones rurales « libéré » dès 1970, moins, bien évidemment, les minorités nationales vivant en milieu rural et qui seront les victimes désignées d’un processus d’éradication (chapitre VII « La purification ethnique: le PCK et les minorités cambodgiennes »).

Ce que M. Locard a quelque peine à comprendre, c’est que dans le cas cambodgien, il faut penser ensemble et l’entreprise d’établissement d’un pouvoir absolu sur les êtres et les choses (en l’occurrence un mixte de stalinisme mal digéré au cours des années parisiennes de Pol Pot et de maoïsme inspiré par l’expérience du Grand bond en avant vantée par Mao Zedong lors de sa rencontre avec Pol Pot en 1965 à Pékin), et un projet racial d’épuration ethnique. Le Cambodge, de tous les régimes communistes de la région, fut le seul à ne jamais créer formellement de zones administratives pour les minorités nationales, à disperser celles-ci par la force et à interdire la pratique non seulement des religions, mais aussi des langues minoritaires. L’idéologique et l’ethnique, sans cesse, se mêlent, au point que ces registres parfois se confondent: sous Pol Pot, les 250 000 Chams musulmans furent l’objet d’une catégorisation prétendument sociale (comme éléments « petits bourgeois »), malgré que cette communauté présentât une diversification sociale importante (paysans, artisans, pêcheurs, commerçants et ouvriers). La liquidation des opposants ou des dissidents potentiels, d’origine khmer, se fit, quant à elle, largement au nom d’un slogan aux forts accents d’ethnocide: liquider les Khmers ayant « un esprit vietnamien dans un corps khmer ». En sorte que, comme je le montre, épuration ethnique et répression politique se sont conjuguées : les minorités nationales ont connu un taux de mortalité bien supérieur au taux national, et en même temps la majorité des victimes du régime étaient d’origine khmère.

Car tel est le problème: pourquoi, au Cambodge et pas ailleurs, advint le génocide jusqu’alors, on me permettra cette sinistre expression, le plus « performant » du siècle, puisqu’il engloutit près d’un quart de la population totale d’un pays en quatre ans? La réponse qui l’explique par la seule idéologie marxiste-léniniste seule, poussée à son paroxisme, m’a paru insuffisante : car alors l’idéologie communiste, fortement teintée de xénophobie, qui a connu sous Staline et Mao Zedong un développement théorique et pratique, dans ses moyens policiers et carcéraux, aurait dû conduire en URSS comme en Chine à des massacres, voire à des génocides, à une tout autre échelle que celle qui fut la leur. Il me semble que l’obsession raciale chez Pol Pot et son groupe, sans équivalent dans aucun autre régime communiste, constitue justement la variable qui, se conjuguant avec le crédo stalino-maoïste, explique le génocide. Pol Pot signait ses articles en France sous le pseudonyme du « Khmer originel », là où d’autres étudiants signaient « le travailleur khmer». À vouloir tout ramener à une hiérarchie des régimes communistes selon leur degré de violence, ne risque-t-on pas — comme hier d’aucuns se refusaient, pour des régimes autres, à distinguer le nazisme génocidaire du fascisme italien —, de manquer la spécificité du génocide au Cambodge, et contribuer ainsi, un peu plus, sinon à son oubli, du moins à sa sous-estimation?

 

Ben Kiernan, professeur d’histoire à l’Université de Yale, est le directeur du Programme international sur le Cambodge.

 
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