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Ben Kiernan

Sur la notion de génocide

Le Débat (Paris), mars-avril 1999

Vingt-cinq années durant, j’ai consacré mes recherches aux Khmers rouges et au génocide qu’ils perpétrèrent de 1975 — date de leur entrée à Phnom Penh — à 1979 — date à laquelle l’invasion du Cambodge par les troupes vietnamiennes les contraignit à reprendre le maquis à la frontière avec la Thaïlande. Pour autant, les massacres ne cessèrent pas : avec la bénédiction des grandes puissances, au premier rang desquelles les États-Unis et la Chine communiste, les Khmers rouges continuèrent à occuper le siège du Cambodge à l’O.N.U. Les perpétrateurs du génocide représentèrent leurs victimes à New York pendant encore quatorze ans, bien au-delà même des accords de Paris signés entre toutes les parties cambodgiennes en 1991; ce faisant, ils ne cessèrent pas, dans les zones qu’ils tenaient, de massacrer des communautés villageoises et des minorités ethniques.

Le bilan du génocide, rien qu’entre 1975 et 1979, est impressionnant : sur une population estimée à 7900000 habitants, le régime de Pol Pot causa la mort de quelque 1700000 personnes, soit plus de 20 % de la population nationale. L’unicité du génocide au Cambodge ne tient cependant pas seulement à ce bilan, sans égal en ce siècle — sauf peut-être au Rwanda —, de la liquidation de presqu’un quart de la population d’un pays, mais également à la mobilisation totale des formes raciales et sociales du crime : purges, assassinats individuels ou de masse, déportations, marches exténuantes, travail forcé harassant, sous-nutrition intentionnelle.

Je me suis efforcé de penser la spécificité du génocide au Cambodge, au-delà des comparaisons, plus métaphoriques que réellement explicatives, qui peuvent souvent venir au fil de la plume. Moi-même, ayant été un des premiers Occidentaux à étudier le centre de détention de Tuol Sleng, qui fut le centre nerveux de l’appareil d’épuration, je le comparais, par exemple, dès 1980, à la Loubianka stalinienne (dans le New Statesman du 2 mai 1980).

Cette spécificité, je crois l’avoir cernée dans la politique systématique de la direction khmer rouge, visant à enserrer la population dans des divisions et classements à la fois raciaux et idéologiques. Le peuple, au Cambodge, fut, en effet, divisé en deux grands groupes : « le peuple de base », le peuple khmer des zones rurales, jugé ethniquement pur ; et « le peuple nouveau », urbanisé, au contact des idées étrangères. Cette distinction fondamentale ignore les catégories sociales : nous sommes loin ici des divisions marxistes-léninistes traditionnelles — pour autant qu’on les crédite de quelque consistance sociologique — entre paysans, ouvriers et bourgeoisie nationale ou « compradore ». Mais sur cette distinction, en revanche, vient se greffer une hiérarchie à la fois raciale et idéologique. Celle-ci distingue trois groupes :

— les « déchus », à savoir les citadins et les minorités nationales ;

— les « candidats », à savoir « le peuple nouveau » pris dans les rêts du régime après la chute de Phnom Penh en 1975 et qui doit se racheter en prouvant qu’il se lave de toute influence extérieure ;

— les « pleins droits », à savoir le « peuple de base » des zones rurales, peuple « libéré » à partir de 1970, à l’exclusion, bien évidemment, des minorités nationales vivant en milieu rural et qui seront les victimes désignées d’un processus d’éradication.

Il m’a semblé que, dans le cas cambodgien, il y avait nécessité de penser ensemble et l’entreprise d’établissement d’un pouvoir absolu sur les êtres et les choses — en l’occurrence un mixte de stalinisme mal digéré au cours du séjour parisien de Pol Pot dans les années cinquante et de maoïsme inspiré par l’expérience du « Grand Bond en avant » — et un projet racial d’épuration ethnique. De tous les régimes communistes de la région, le Cambodge fut le seul à ne jamais créer formellement de zones administratives pour les minorités nationales, à disperser celles-ci par la force et à interdire la pratique non seulement des religions, mais aussi des langues minoritaires et étrangères. L’idéologique et l’ethnique, sans cesse, se mêlent, au point que ces registres parfois se confondent. Le cas de la minorité Cham est, de ce point de vue, éclairant : sous Pol Pot, les 250 000 Chams musulmans furent l’objet d’une catégorisation prétendument sociale (comme éléments « petits bourgeois »), bien que cette communauté présentât une différenciation sociale importante (paysans, artisans, pêcheurs, commerçants et ouvriers). La liquidation des opposants ou des dissidents potentiels, d’origine khmer, se fit, quant à elle, largement au nom d’un slogan aux forts accents d’ethnocide : liquider les Khmers ayant « un esprit vietnamien dans un corps khmer ». En sorte qu’épuration ethnique et répression politique se sont conjuguées : les minorités nationales ont connu un taux de mortalité bien supérieur au taux national. Dans le même temps, la majorité des victimes du régime étaient d’origine khmère.

Un problème, pour l’historien, demeure entier : celui de comprendre pourquoi, au Cambodge et pas ailleurs, advint un génocide qui engloutit près d’un quart de la population totale d’un pays en quatre ans à peine. Il est une réponse de nos jours souvent avancée, qui explique le génocide par la seule idéologie marxiste-léniniste qui, en l’occurrence, aurait été poussée à son paroxysme. Cette tentative d’explication m’a toujours paru insuffisante : car alors l’idéologie communiste — qui, fortement teintée de xénophobie, a connu sous Staline et Mao Zedong un puissant développement théorique et pratique dans ses moyens policiers et carcéraux — aurait dû conduire en URSS comme en Chine à des massacres, voire des génocides, à une tout autre échelle que celle qui fut la leur. Il m’a semblé, en revanche, que l’obsession raciale chez Pol Pot et son groupe n’avait pas d’équivalent dans aucun autre régime communiste, et qu’elle constitue justement la variable qui, se conjuguant avec le credo stalino-maoïste, explique le génocide. Comme hier d’aucuns se refusaient, pour des régimes autres, à distinguer le nazisme génocidaire du fascisme italien, ne risque-t-on pas, en effet, aujourdhui, dès lors que l’on ramène tout à une hiérarchie des régimes communistes selon leur degré de violence, de manquer la spécificité du génocide au Cambodge et de contribuer ainsi, un peu plus, sinon à son oubli, du moins à sa sous-estimation?

Ce risque, je l’ai opposé aux chercheurs qui refusaient de prendre en compte l’existence d’une variable raciale; il m’a conduit, pour une meilleure intelligence de l’objet de mes travaux, à m’interroger, après tant d’autres, sur la pertinence de la notion, fort débattue, de génocide. J’ai donc ouvert, avec d’autres chercheurs de l’université de Yale, un programme pluriannuel de comparaison des génocides, afin de comprendre, si l’on veut préserver la consistance de la notion comme la validité de son usage, ce qu’avaient en partage les entreprises menées par les Jeunes-Turcs, le régime nazi et les Khmers rouges — ce que ces entreprises avaient en commun, bien que les idéologies de chacune de ces trois formes de régime soient irréductibles les unes aux autres. Au-delà du débat entre les historiens et les spécialistes de sciences politiques sur le terme « génocide », il m’a paru que — tout en maintenant les distinctions fondamentales et les spécificités propres à chaque catégorie d’idéologie (le nationalisme de jeune nation, le fascisme, le communisme) qui expliquent les formes particulières d’organisation de ces régimes —, quelques éléments, déterminants pour la perpétration d’un génocide, lui-même distingué des massacres de masse, permettaient de comparer les entreprises génocidaires et de montrer en quoi elles relèvent toutes d’une même catégorie qui les subsume : celle de génocide.

Définitions

Le juriste polonais Raphaël Lemkin forgea le terme « génocide » dans son ouvrage consacré à l’occupation de l’Europe par les puissances de l’Axe. Quant à l’expression d’« épuration ethnique », elle est plus récente, puisqu’elle a été utilisée pour la première fois au début des années quatre-vingt-dix afin de décrire la politique menée par les milices serbes de Bosnie contre des civils musulmans après que la Yougoslavie s’est disloquée. Voilà donc un terme et une expression dont l’usage s’est imposé pour décrire des événements advenus en Europe au cours de notre siècle. Les pratiques qu’ils recouvrent ont existé, notent nombre d’historiens, bien avant et dans le monde entier. Mais c’est notre époque qui a reçu le nom de « siècle de génocide ».

La Convention 260.a des Nations unies sur la prévention et la répression du crime de génocide, en date du 9 décembre 1948, définit ce crime comme s’entendant de « l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a) meurtre des membres du groupe ;

b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale des membres du groupe ;

c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;

d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;

e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. »

Du point de vue du droit pénal international, le génocide est un crime spécifique contre l’humanité. Mais la Convention est elle -même l’objet de critiques émises par des spécialistes animés par des points de vue différents. Certains arguent que la Convention est trop large, permettant que l’accusation, grave, de génocide soit portée même si une portion du groupe, implicitement même une toute petite fraction, devient la cible d’une destruction. D’autres arguent que, dès lors qu’un cas particulier se présente, elle est trop restrictive, échouant à proscrire des tentatives d’exterminer des groupes politiques ou sociaux. Ces deux critiques sont probablement recevables.

Historiens comme chercheurs en sciences politiques ont proposé, d’abord, de nouvelles typologies de génocide. Leo Kuper établit des catégories distinctes selon que les génocides sont religieux, raciaux et ethniques — les génocides des conquêtes coloniales — ou commandés par une idéologie politique. Roger Smith suggère, pour sa part, une typologie qui inclut le génocide par « vengeance », au cours duquel les massacres de masse sont perpétrés au titre de la revanche ; le génocide « institutionnel » qui accompagne la conquête militaire au cours de l’histoire avant l’époque contemporaine; le génocide « utilitaire » lié à l’expansion coloniale et à l’exploitation économique; le génocide « monopolistique » visant à transformer les sociétés plurielles; enfin, le génocide « idéologique ». Helen Fein, elle, recourt également à la première et à la dernière de ces catégories, mais rapporte les autres soit au génocide « de développement », soit au génocide « despotique ». Frank Chalk et Kurt Jonassohn, enfin, distinguent les génocides selon les motivations des perpétrateurs : « éliminer une menace réelle ou potentielle », « répandre la terreur parmi des ennemis réels ou potentiels », « acquérir la richesse économique », enfin « imposer une croyance, une théorie ou une idéologie ».

Les imprécisions du vocabulaire de la Convention (« en tout ou en partie », « comme tel ») et les différentes interprétations de la formulation de l’expression « dans l’intention de détruire » conduisent à poser la question de savoir si l’assimilation culturelle non violente ou même contrainte constitue un cas de génocide ou si elle relève d’un phénomène distinct que l’on appelle parfois un « ethnocide ». Et la liste restreinte des groupes de victimes établie par la Convention a conduit à forger le terme de « démocide » pour référer aux massacres de toute population importante. Ces débats ont tous provoqué une recherche de nouvelles définitions parmi les spécialistes. Kuper parla de « massacres génocidaires » et d’« atrocités apparentées » pour les massacres de masse visant des groupes qui ne relevaient pas de la définition du génocide selon la lettre de la Convention, ou parce que les perpétrateurs visaient des groupes sociaux ou politiques, ou bien encore parce qu’ils n’avaient pas l’intention de détruire le groupe. Chalk et Jonassohn conviennent de la nécessité d’une expression telle que « massacres génocidaires » pour les massacres sporadiques et limités à quelques villes ou localités rurales, mais ils redéfinissent le crime de génocide comme « une forme de massacre de masse à sens unique au cours duquel un État ou une autre autorité vise à détruire un groupe, le groupe et l’appartenance à ce groupe étant définis par le perpétrateur ». Fein, quant à elle, définit le génocide comme « une action du perpétrateur visant à dessein la destruction physique directe ou indirecte d’une collectivité, par l’interdiction de la reproduction biologique et sociale des membres du groupe, et menée bien que la victime se soit rendue ou ne représente aucune menace ».

Tandis que les chercheurs convergent lentement vers une nouvelle définition, la toute première conséquence légale de l’application de la Convention — les tribunaux ad hoc appelés à juger les actes commis dans l’ancienne Yougoslavie et au Rwanda — ont de nouveau souligné la nécessité de renforcer la définition de 1948. Il ne saurait être question d’apporter ici une réponse aux divergences qui se sont fait jour. Mais il est fructueux, en revanche, de dessiner et d’illustrer le spectre des désastres humains qui font régulièrement l’objet de débats dans la littérature consacrée au génocide et à l’épuration ethnique, d’en dégager les grands traits communs.

 

Les cas de « génocide » dans l’histoire ancienne et moderne

Chalk et Jonassohn plaident pour « une archéologie du génocide », car ils suspectent que c’était « un événement relativement commun », même dans l’Antiquité. Les cas célèbres, mais parfois encore discutés, depuis les premiers temps, incluraient la destruction de la cité de Mélos par les Athéniens lors des guerres du Péloponnèse, l’éradication de Carthage par les Romains en 146 avant notre ère, les ravages perpétrés par les Mongols sous Gengis Khan, la croisade albigeoise, la persécution des chrétiens dans le Japon moderne, les massacres de masse des Ndwandwe par les armées de Shaka Zulu dans les années 1820, la destruction des Indiens d’Amérique et des Aborigènes d’Australie. Les censeurs du régime impérial britannique parlent, pour leur part, d’« extermination » dans le cas de la famine irlandaise des années 1840, qui vit périr pas moins d’un million d’Irlandais.

Le XXe siècle s’ouvrit avec la quasi-extermination du peuple Herero colonisé par les Allemands en Afrique du Sud-Ouest (aujourd’hui Namibie). Dix ans plus tard, lors de la Première guerre mondiale, le régime Jeune-Turc déporta dans l’Empire ottoman les Arméniens hors de leur territoire, tuant plus d’un million d’entre eux par des massacres ou des marches forcées, causant le « premier génocide moderne prémédité ». Au cours de la Seconde guerre mondiale, dans une escalade de persécutions, de déportations, de tueries de masse et d’extermination dans des chambres à gaz, les nazis tuèrent près de six millions de juifs d’Europe et un demi-million de Tziganes. Ce dernier exemple est devenu l’archétype du génocide, la cas le plus extrême, sinon unique. De récents travaux universitaires ont comparé le génocide arménien et l’Holocauste. Le génocide commis par les Khmers rouges au Cambodge de 1975 à 1979, l’épuration ethnique comme les camps de concentration en Bosnie, et les massacres raciaux au Rwanda perpétrés par le régime Hutu en 1994, causant en quatre mois la mort d’un million et demi de Tutsi et de leurs défenseurs hutus, ont ravivé de semblables souvenirs.

Mais deux autres grandes séries de massacres de masse ont marqué notre siècle et on dispute pour savoir s’ils rentrent tous, et à quelle proportion, dans la catégorie de génocide : ils relèvent en réalité — sauf le cas cambodgien — de la catégorie des massacres de masse idéologiques ou politiques d’opposants ou de prétendus opposants. On a parfois parlé de « politicide ». Au premier rang figurent les régimes communistes : plus particulièrement, l’Union soviétique de Staline et plus tardivement l’État client de l’U.R.S.S., l’Éthiopie ; mais aussi la Chine communiste et ses États clients que furent la Corée du Nord et le Cambodge. Tous ces régimes ont visé l’extermination physique de groupes politiques et sociaux entiers. La classe de koulaks, définie selon une géométrie variable comme celle des paysans riches, presque toute la classe politique des soviets, les dissidents religieux et autres, des minorités ethniques diverses enfin, furent les cibles des purges meurtrières de Staline, qui tuèrent dix millions de personnes, particulièrement dans les années trente. L’extermination par Mao Zedong de la classe des propriétaires terriens en Chine après 1949 fit périr plusieurs millions de personnes. Vingt à trente autres millions de personnes trouvèrent la mort dans la plus grande tragédie de l’après-guerre, la famine qui résulta du « Grand Bond en avant » de la Chine maoïste entre 1958 et 1961. Il est avéré que cette famine, bien qu’étant la conséquence d’une politique, ne fut pas le fruit d’une instigation délibérée, mais le résultat désastreux d’une arrogance idéologique rampante et d’erreurs économiques sans égal. La famine qui frappa les Cambodgiens de 1975 à 1979 était, elle, délibérée : le régime pro-chinois de Pol Pot poursuivait ostensiblement un « super Grand Bond en avant », qui impliqua autant une revanche idéologique, des massacres de masse et des exterminations ethniques que l’exportation de vivres cependant que le pays mourrait de faim.

Il y a, par ailleurs, les massacres de masse perpétrés par des régimes anticommunistes, clients des États-Unis, animés par l’obsession idéologique de préserver la « sécurité nationale » et de prévenir la réforme sociale : cela advint surtout en Amérique latine et en Asie du Sud-Est. Ce furent au Salvador les Matanzas, les massacres qui suivirent la répression d’une insurrection paysanne dans les années trente, puis les « escadrons de la mort » organisés par l’armée qui tuèrent dans les années quatre-vingt quelque 70000 personnes ; les massacres organisés par l’État de quelque 150 000 paysans indiens au Guatemala dans les années soixante ; le coup d’État sanglant au Chili en 1973 ; la « sale guerre » et les enlèvements criminels de civils au Brésil, en Uruguay, en Argentine, en Colombie et au Pérou. Ces phénomènes, à l’échelle du continent latino-américain, peuvent soutenir la comparaison avec les massacres de 500 à 800 000 communistes et autres civils par le régime miliatire de Suharto en Indonésie en 1965-1966, et d’un nombre sensiblement égal de civils vietnamiens, cambodgiens et laotiens par les forces américaines et alliées en Indochine durant les guerres d’intervention de 1954 à 1975. À quoi il conviendrait d’ajouter les quelque 200 000 victimes de Timor oriental tuées par les armées indonésiennes dans une guerre sanglante et continue visant à annexer leur territoire à l’Indonésie depuis l’invasion par les troupes de Jakarta, en 1975.

La recherche universitaire, dans ses débats, se concentre régulièrement sur les similitudes et les différences entre génocide et massacres politiques de masse spécifiques perpétrés par des gouvernements. Je voudrais m’arrêter, quant à moi, sur plusieurs traits qu’ont en commun le génocide ou les campagnes d’épuration ethnique, et dont certains peuvent également caractériser le « politicide ». Pour illustrer ces traits communs tout au long du siècle, je retiendrai les éléments que sont la religion, la race, la démographie et le territoire dans chacun des trois génocides modernes perpétrés respectivement par des mouvements militariste, raciste et communiste : la destruction par les Jeunes-Turcs des Arméniens chrétiens, le génocide des juifs d’Europe par les nazis, le génocide au Cambodge. Dans ces trois cas, la haine religieuse ou la haine de la religion joua une rôle important, conjugué à d’autres facteurs.

Cette approche transversale, qui n’en est encore qu’au stade purement descriptif, va consciemment à l’encontre de l’approche commune. La plupart des historiens, en effet, visent, pour établir une possible comparaison, à distinguer les traits spécifiques des massacres de masse et des génocides — particulièrement la variable raciale dans le cas du génocide nazi. Je me propose, à l’inverse, d’évaluer ce que peuvent être les gains heuristiques d’une comparaison, et non plus d’une discrimination, à partir de cette variable raciale et d’autres, qui sont autant, me semble-t-il, d’élements communs et constitutifs d’un génocide. Je prie donc le lecteur de prendre les développements qui vont suivre pour ce qu’ils sont : un matériel programmatique, le socle d’une réflexion dont l’avenir dira la pertinence finale.

Religion et race

Les perpétrateurs de génocide et de l’épuration ethnique sont habituellement animés par des visions ethniques ou raciales — et préoccupés d’établir des divisions du même type. Mais leurs conceptions peuvent ne pas être semblables, elles peuvent n’avoir aucune consistance interne ou se combiner avec plusieurs autres facteurs politiques ; être fondées sur des notions d’héritage religieux, de pureté raciale, de hiérarchie ethnique ; reposer sur une théorie biologique ; se réclamer d’une origine géographique, d’une citoyenneté nationale ou combiner tous ces éléments avec d’autres préoccupations idéologiques.

Dans les « génocides coloniaux », les divisions raciales sont habituellement clairement tracées. Il est d’autres cas où le facteur religieux a eu sa part, tout aussi importante. Le génocide des Arméniens, rapidement suivi par les massacres de Grecs, relevait en partie d’une tentative d’éliminer les non-Turcs chrétiens d’une nation musulmane turque nouvellement définie. Mais il impliquait également l’assimilation obligatoire — ou ethnocide — des non-Turcs musulmans. Les musulmans du Kurdistan furent ainsi mobilisés pour massacrer les Arméniens, puis ils furent rebaptisés « Turcs des montagnes » et interdits de pratiquer leur culture propre et de parler leur langue. Au Cambodge, la religion majoritaire, le bouddhisme du Petit Véhicule, fut réprimée par le régime Khmer rouge, tout comme le furent le christianisme et l’islam. Mais les minorités et les langues étrangères furent également réprimées et bannies : seule fut autorisée la langue khmère. Les plus criminelles campagnes d’extermination furent dirigées contre la minorité ethnique des Cham musulmans, qui furent les victimes d’un génocide doublé d’un ethnocide, et contre les Vietnamiens, qui tous furent soit expulsés, soit massacrés. La cathédrale de la communauté catholique vietnamienne à Phnom Penh fut détruite par une décision des Khmers rouges dont les connotations étaient ouvertement racistes.

Dans le cas de l’Allemagne, selon Saul Friedländer, l’antisémistisme donne au nazisme « son caractère sui generis » : le problème juif est au centre du système, il en est l’essence même. Hitler proclamait, en octobre 1941, la priorité absolue de la question juive sur tout autre problème. Gerald Fleming note, pour sa part, que la haine pathologique et démesurée des juifs que manifestait Hitler est au coeur de la vision du monde du dictateur, de sa Weltanschauung — ce qu’illustre bien le film nazi Der Ewige Jude (Le Juif éternel) dans lequel les juifs sont assimilés à des rats. Mais Fleming distingue deux dimensions de la haine des juifs chez Hitler : la première est un antisémistisme traditionnellement inspiré et instinctivement affirmé qui, du fait de sa composante raciale-biologique, revêtit une forme particulièrement rigide ; la deuxième est un antisémistisme flexible, opportuniste qui se surimposa pragmatiquement à la première.

Les régimes génocidaires, radicaux et souvent instables, prennent des décisions inspirées par le pragmatisme comme par l’idéologie, afin de maintenir ou d’assurer leur maîtrise du pouvoir. Pour ces mêmes raisons, le racisme génocidaire peut souvent se révéler mortel pour nombre de membres de la race supposée privilégiée ou protégée. La chose fut moins avérée dans le cas du génocide des Arméniens, au cours duquel le nombre des victimes turques, à l’exclusion des décès dus à la Première Guerre mondiale, fut faible. En revanche, en nombre absolu, la plupart des victimes du régime Khmer rouge appartenaient à l’ethnie khmère majoritaire. Sous le nazisme, les juifs furent les principales victimes de l’extermination ; il n’est pas d’autre groupe qui fut exterminé de manière aussi systématique que les juifs. Mais les nombreuses autres victimes n’appartenaient pas toutes à des groupes « non aryens », comme pouvaient l’être les Tziganes et les Slaves. Hitler prit pour cible les homosexuels, les communistes, les libéraux, les syndicalistes et d’autres opposants. La purge de la culture allemande par les nazis visa des oeuvres, livres et tableaux, qui furent brûlés, la critique littéraire et cinématographique fut abolie, la musique contemporaine interdite. Au lendemain du pogrom de la Nuit de cristal, Hitler spéculait sur l’extermination à terme de la classe intellectuelle en Allemagne si elle venait à se révéler inutile.

Au cours de l’invasion de la Pologne par les nazis, Richard Evans note que plus des trois quarts du million d’Allemands ethniques furent arrachés à leurs maisons et déportés dans des camps. Les SS les interrogèrent, enquêtèrent sur chacun d’eux : ceux qui étaient jugés racialement inaptes, ou être des opposants au nazisme, ou bien encore qui avaient le seul malheur de déplaire aux SS pour une raison ou pour une autre étaient remis à la Gestapo afin d’être liquidés. Des milliers d’autres firent l’objet de mauvais traitements avant que la SS ne décidât de les envoyer en Allemagne ou plus à l’est. En conséquence, note Evans, de nombreux villages ou d’autres zones de peuplement allemand furent vidés de leur population, détruits ou repeuplés par des Polonais. C’est la preuve que la définition nazie de l’« Allemand » ou du « Slave » était élastique et arbitraire ; c’est l’illustration du rejet de l’individu au profit de la race — non pas le privilège accordé aux individus en fonction de leur appartenance à la race, mais la primauté assurée au groupe idéalisé par la suppression des droits individuels de ses membres.

L’« eugénisme » nazi élimina 70 000 Allemands atteints de maladies héréditaires. George L. Mosse souligne le lien étroit qui unit l’euthanasie et la destruction des juifs, par-delà la race : la mise en pratique de l’euthanasie signifia que les nazis prenaient très au sérieux l’idée d’une vie qui ne vaut pas d’être vécue, une vie que caractérise l’absence de productivité et une apparence extérieure dégénérée. Cette idée d’une absence d’utilité sociale et de marquage par l’apparence physique avait ordinairement pour objet les juifs. Mais, ajoute Evans, ce qui distinguait les victimes destinées à être éliminées par euthanasie, ce n’était justement pas leur identité raciale, mais leur infériorité biologique supposée, quelle que fût leur race. De la même manière, les Tziganes, bien qu’ils fussent définis dès 1935 comme « étrangers à l’espèce allemande », furent persécutés au tout début de la guerre non pas sur des motifs raciaux, mais du fait de leur « passé criminel et associal » et en raison de la menace qu’ils représentaient pour la sécurité. Les Tziganes plus assimilés, les Sinti, selon le vocabulaire de l’époque, servirent même dans les forces armées jusqu’en 1942, date à laquelle tous les Tziganes furent déportés à Auschwitz.

Autre dimension de l’inconsistance des critères biologiques et raciaux des nazis, celle que Yehuda Bauer et Raul Hilberg pointent dans leurs travaux : les grands-parents juifs étaient définis par la religion plutôt que par des critères prétenduement raciaux. Les lois de Nuremberg de 1935 distinguent ainsi les Mischlinge, les individus « métissés de juifs », selon un premier degré (un individu qui avait deux grands-parents juifs, mais qui avait cessé d’appartenir à la confession judaïque et n’était pas marié à un partenaire juif en date du 15 septembre 1935, et ne contacterait ultérieurement aucune union de ce type) et un deuxième degré (toute personne n’ayant qu’un juif parmi ses grands-parents). Était donc considéré comme juive toute personne qui avait au moins trois grands-parents juifs, c’est-à-dire eux-mêmes juifs intégraux ou juifs aux trois quarts, ou bien avait deux grands-parents juifs (c’était le cas des demi-juifs) et, en date du 15 septembre 1935, pratiquait ou était marié à un juif ou une juive. Le facteur clé, conclut Raul Hilberg, était dans tous les cas la religion des grands-parents, l’appartenance à la communauté religieuse judaïque.

Au Cambodge, le racisme Khmer rouge était plus inconsistant encore, puisqu’il ne s’embarrassait pas d’une précision prétendument « scientifique ». Mais les similarités de vocabulaire sont frappantes. Toute différence idéologique entre nazisme et communisme mise à part, les Khmers rouges tenaient, quant à eux, leur population urbaine captive pour des « sous-hommes » (anoupracheachun), le même terme que les nazis uttilisaient pour désigner les Slaves, les Untermenschen.

Le Kampuchea démocratique traitait ses ennemis de « microbes », là où les Allemands parlaient de « vermine » et de « lie ». Pol Pot considérait que sa révolution était la seule dans l’histoire à être « propre », à la manière dont les nazis « purifiaient » de leurs juifs les territoires occupés (déclarés alors Judenrein). Les deux régimes avaient l’obsession de la pureté raciale. Pol Pot lui-même s’appelait le « Khmer originel » lorsqu’à Paris, dans les années cinquante, il signait d’un pseudonyme ses articles dans la presse communiste de l’émigration, là où d’autres préféraient des appellations plus classiquement marxistes-léninistes, tel « le travailleur khmer ». Mais ses préoccupations, elles, n’avaient rien d’original, elles avaient de sinistres précédents.

 

Peuple et territoire

Les régimes génocidaires proclament souvent la nécessité de purifier pas seulement la race, mais aussi le territoire.

Les Jeunes-Turcs rêvaient d’un empire « pan-touranien », regroupant des populations turcophones d’Asie centrale. Comme les provinces chrétiennes des Balkans avaient fait sécession de l’Empire ottoman dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, il n’y eut pas seulement, comme le montre les travaux de Bernard Lewis, une insistance grandissante sur la turquicité de ce qui demeurait. Les Jeunes-Turcs, à l’origine, voulaient appeler leur pays « Turkestan », terme aux consonances irrédentistes d’Asie centrale. Purification et expansion allaient de pair.

Christopher Browning a semblablement souligné le lien étroit qui unit la construction nazie d’un espace vital — un Lebensraum —, par l’invasion de la Russie et la Solution finale de la question juive par les massacres de masse systématique. Hitler envisagea initialement « trois ceintures de population — les Allemands, les Polonais et les juifs — d’ouest en est ». Des considérations pragmatiques donnèrent la priorité à l’échange de populations de Polonais et d’Allemands pour le peuplement, puis à l’expulsion des juifs, et, pour finir, à leur exterminaton.

Dans un premier temps, l’idéalisation de la terre elle-même joua un rôle important. Enver Pacha proclamait que son armée jeune-turc avait puisé « toute sa force dans la paysannerie ». David Welch a noté le rapport entre le national-socialisme et la tradition antérieure volkisch, fruit pour l’essentiel du romantisme de la fin du XVIIIe siècle. Selon Welch, le nationalisme nazi sourd directement de la doctrine du sang et de la terre (Blut und Boden). Cette dernière cherchait la force du Herrenvolk, de la race des Seigneurs, dans le caractère sacré du sol germanique qu’aucune frontière artificielle ne saurait confiner. Dans le sol, mais aussi dans les vertus paysannes. Hitler déclarait que le paysan est celui dont la contribution était la plus importante pour la révolution national-socialiste. Dans Mon combat, il lie la ruralité germanique aux caractères raciaux des Germains. Le dirigeant paysan nazi Walther Darré développa alors le concept du sang et de la terre, se posant en principal théoricien de l’expansion continentale vers l’est et de la colonisation agricole. Bien avant Pol Pot, Hitler proclamait qu’« une nation peut exister sans villes, mais qu’elle ne peut exister sans paysans ». Il décrivait les cités industrielles modernes comme des « abcès sur le corps du peuple » (Volkskörper), dans lesquels tous les vices, les mauvaises habitudes et les maladies semblaient se concentrer. Elles étaient avant tout des foyers de métissage et d’abâtardissement. Les Khmers rouges allèrent plus loin, puisqu’ils vidèrent les villes du Cambodge de leur population et tinrent les seuls « paysans » pour leurs alliés dans la révolution.

Les nazis étaient persuadés de la supériorité et des vertus de la vie rurale. Welch affirme que Blut und Boden était « l’un des très rares concepts sous le national-socialisme qui eût quelque consistance ». Un film qui en tirait son titre fut réalisé pour être projeté lors des rassemblements nazis ; il avait pour sous-titre « La fondation d’un nouvel empire (Reich) ». Welch voit dans le paysan « le héros constant de la culture national-socialiste ». Le ministre de l’agriculture de Hitler traitait de cette question en des termes que Pol Pot n’aurait pas renié : « Ni les princes, ni l’Église, ni les cités n’ont créé l’homme germanique. L’homme germanique est plutôt né de la paysannerie germanique La paysannerie germanique, avec une ténacité sans pareil, savait comment préserver son caractère unique et ses coutumes contre toute tentative d’éradication On peut dire que le sang d’un peuple puise au plus profond du sol maternel. »

Goebbels commanda pas moins de sept films de fiction sur ce thème du sang et du sol. Un autre film, un semi-documentaire, La Forêt éternelle (Der ewige Wald), exprimait des sentiments anti-urbains, anti-intellectuels, célébrait les vertus des forêts : « Nos ancêtres étaient un peuple des forêts Nul peuple ne peut vivre sans forêts, et les peuples coupables de déforestation sombreront dans l’oubli Quoi qu’il en soit, l’Allemagne, grâce à son nouveau réveil, est retournée à ses forêts. » Le film, selon Welch, dépeint une race germanique pure, dans laquelle le paysan incarne l’image primordiale du peuple, du Volk — une race de seigneurs qui plonge ses racines dans le sol sacré fertilisé au cours des siècles par la richesse de leur sang.

Jeffrey Richards rattache cette conception à l’antisémitisme nazi : « Les juifs étaient stigmatisés comme matérialistes, donc comme des ennemis du spiritualisme volkisch, comme des éléments errants sans attaches, comme des opposants à l’enracinement volkisch, comme le paradigme de la finance, de l’industrie et de la ville, comme étrangers, donc, à l’idéal paysan agrarien du Volk. »

Le sol et ceux qui le travaillent ne sont pas seulement l’objet d’une idéalisation. La question se pose également en des termes autant géographiques qu’idéologiques. Le déclin de l’Empire ottoman depuis le XVIe siècle fit de la crainte d’une nouvelle diminution du territoire une préoccupation politique. Les dirigeants ottomans étaient d’avis que faute d’action défensive les Européens finiraient par gouverner en terre d’islam. Une autorité ottomane exprimait cette crainte dès 1822 : « Ne cédons pas un pouce de notre territoire.» Selon Bernard Lewis, la question fondamentale pour les Jeunes-Turcs, était une question de survie, celle de l’État ottoman.

En août 1939, Hitler décrivait l’Allemagne et la Pologne comme ayant l’une et l’autre « des fusils chargés » : « Nous sommes en face de la terrible alternative de frapper maintenant ou bien tôt ou tard d’être annihilé sans aucun doute possible. » « J’ai pris le risque, ajoutait-il, d’occuper la rive gauche du Rhin alors que les généraux me demandaient de me retirer, d’annexer l’Autriche, les Sudètes et le reste de la Tchécoslovaquie. » Hitler, lorsqu’il débitait cette liste d’annexions, n’avait pour autant de cesse de brandir la menace d’une « annihilation assurée » de l’Allemagne si celle-ci n’agissait pas. La stabilité territoriale de l’Allemagne était irréalisable. L’échec de l’expansion signifiait son annihilation. Cette perception particulière des conditions de la survie de l’Allemagne trouve son pendant chez les nationalistes cambodgiens. Les raisons en sont semblables : une formation territoriale nationale tardive, d’une part ; l’alliance gémellaire, nourrie par des gains territoriaux récents, de l’ambition nationale et de l’insécurité nationale, d’autre part.

L’Allemagne moderne n’est pas, on le sait, l’héritière directe du Saint Empire romain germanique du Moyen Âge. Un amalgame de principautés au XIXe siècle a conduit à l’établissement du Reich en 1871. L’antisémitisme montant et l’expansion coloniale suivirent bientôt. Puis la défaite, au cours de la Première Guerre mondiale, et les rétrocessions territoriales nourrirent le nationalisme et le chauvinisme germaniques.

Le Cambodge médiéval, pour sa part, domina des territoires d’Asie du Sud-Est, comme l’Allemagne médiévale conquit des territoires en Europe. Mais le Cambodge moderne s’est territorialement constitué, à l’instar de l’Allemagne, très tardivement, à la veille de la Première Guerre mondiale. En 1907, le quart nord-ouest fut intégralement « restitué » au Cambodge, alors sous protectorat français : il avait été sous domination thaïe depuis 1794. En 1914, d’autres parties de territoires à l’Est furent restituées au Cambodge par la France, dans le cadre d’un échange avec leur autre colonie, le Vietnam. Un troisième différend territorial avec la Thaïlande fut réglé au profit du Cambodge en 1961.

La restitution de territoires du Nord-Ouest, qui incluait les fameux temples médiévaux d’Angkor, eut un impact immense sur le nationalisme de l’élite du Cambodge. Quand de larges portions de territoires sont recouvrées, particulièrement par un État colonisé faible, elles soulèvent nécessairement la question des frontières, mais ravivent tout autant le souvenir des terres ancestrales encore perdues. Le nationalisme cambodgien se focalisa donc sur les autres zones, perdues depuis plus longtemps, et khmérophones : plusieurs provinces de la Thaïlande actuelle dont la majorité ethnique khmère s’appelait encore elle-même « les Cambodgiens du haut »; et le delta du Mékong intégré au Viêt-nam et dont la minorité ethnique est connue sous le nom de « Cambodgiens du bas » (le Kampuchea Krom ou Bas-Cambodge). Les gains territoriaux de 1907-1914 encouragèrent le Cambodge à demander à la France le transfert additionnel du delta du Mékong, alors inclut au Viêt-nam, sous la souveraineté cambodgienne, qui ne s’y exerçait plus depuis 1750.

Lors du deuxième conflit mondial, Bangkok, avec l’appui du Japon, récupéra à nouveau le nord-ouest du Cambodge, comme l’Allemagne récupéra les territoires qu’elle avait perdus lors du premier conflit. En 1946, la roue s’inversa et la Thaïlande dut restituer ses prises au Cambodge. Mais la vulnérabilité khmère avait été révélée tant par la défaite militaire que par l’amputation territoriale. Cela nourrit le cauchemar nationaliste, même s’il ne s’était agi d’une perte — encore avait-elle été provisoire — que par rapport aux gains de 1907. Pour les Khmers rouges comme pour les nazis, la stabilité géographique était impossible. Le Cambodge devait recouvrer ses territoires perdus depuis des siècles, aux dépens de ses voisins.

Des historiens allemands ont insisté sur le dilemme de l’Allemagne comme « pays du milieu », sans protection du fait de ses frontières naturelles et menacée sur deux fronts par la pression sismique de ses grands voisins : la Russie d’un côté, la France et l’Angleterre de l’autre. L’Allemagne, selon l’expression de Hagen Schulze, « a été le no man’s land de l’Europe, sans centre de gravité naturel ; nul autre pays n’a eu autant de métropoles ». De son côté, le Cambodge a été appelé «  le pays de l’entre-deux  », ressemblant à une noix prise en étau dans les machoires de la Thaïlande et du Viêt-nam, ses voisins.

Hitler, après toutes les annexions auxquelles il avait procédé, voyait encore dans la Tchécoslovaquie « un poignard pointé sur le coeur de l’Allemagne » ; Pol Pot, lui, ne croyait pas que le déclin du Cambodge fût jamais enrayé par les gains territoriaux au XXe siècle. Sa vision millénariste du passé dénonçait « deux mille ans d’exploitation  » liée aux menées de traîtres qui avaient concédé des territoires. En 1977, dans un discours public auquel large écho fut donné, Pol Pot invitait son peuple à prévenir «  la perte constante de territoire cambodgien  ». Cela impliquait d’endurcir la population et de conquérir les territoires perdus. L’année suivante, la radio khmer rouge exhorta ses auditeurs non seulement à «  purifier  les masses populaires  » du Cambodge, mais aussi à sacrifier «  seulement deux millions de soldats pour écraser cinquante millions de Vietnamiens ; après cela, nous serons encore six millions de Cambodgiens  ».

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Arrêtons-là provisoirement la liste des éléments de comparaison de génocides que sont la religion, la race, le peuple et le territoire. Ils aident, nous semble-t-il, à distinguer les génocides des massacres de masse. Ils se conjuguent avec d’autres éléments spécifiques, eux, aux régimes perpétrateurs et que l’histoire comme la science politique ont distingués et classés par typologie (nationalisme, fascisme, communisme). La comparaison de ces éléments devrait permettre de comprendre si leur présence explique pourquoi, au sein des grandes typologies respectives de régimes politiques et idéologiques, certains perpétrèrent un génocide quand d’autres se livrèrent à une répression féroce (le fascisme italien ou les démocraties populaires à l’Est de l’Europe), voire à des massacres de masse (l’Indonésie, le Salvador, l’U.R.S.S. et la Chine communiste). C’est donc à une réflexion et à une analyse de la manière dont se conjuguent idéologie spécifique et éléments génocidaires qu’appelle la comparaison. À terme, elle conduira à redonner sens et validité à une catégorie juridique et historique transversale à des régimes politiques et idéologiques antipodiques les uns aux autres : celle de génocide.

Ben Kiernan

traduit de l’anglais par Éric Vigne

 

Ben Kiernan, professeur d’histoire à l’université Yale, est le fondateur et le directeur du Programme international sur le génocide au Cambodge. De lui, les Éditions Gallimard ont publié récemment Le génocide au Cambodge 1975-1979. Race, idéologie et pouvoir (traduction par Marie-France de Paloméra)

 

 

 
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